Elisa Cossonnet

Éloge de la légèreté

Elisa me donne rendez-vous devant le cimetière d'un petit village uzétien, je la suis sur un chemin de terre jusqu'à sa bergerie. Cette maison tout petit format a d’abord été son atelier et, depuis deux mois, est devenu son foyer avec son mari et le fils de celui-ci. C’est le printemps. Un vaste panorama sauvage s’étale sous nos yeux et la conversation commence tout naturellement sur l'implication de l'environnement dans sa création.

Par Béatrice Baulard - Photos Jacques-Yves Gucia, BB - Illustrations Elisa Cossonnet

Partager sur facebook

 

Le silence dans lequel elle puise, à l’écoute d’elle-même, lui permet d’exprimer tout ce qu’elle a à dire. Elle est de ces artistes qui peignent directement ce qu’ils vivent au quotidien. Connectée au lieu, elle met en ébullition ce qu’elle voit de l’espace. Et depuis l’emménagement, faute de place pour ses grandes toiles, elle est revenue au dessin avec deux projets : une BD qui explique son processus créatif, son passage du figuratif à l’abstrait et une commande de l’association Ado d’Ailes (voir l’encart final). 

Élisa pense être née un crayon à la main, et on l’imagine sans peine griffonner dès son plus jeune âge. Très vite, c’est pour elle un moyen de s‘éclipser et de pouvoir prendre un peu de recul. de se poser dans une bulle. Avec des parents esthètes, architectes à Sommières, elle grandit avec une grande attention portée sur ce qu’elle voit. C’est vite une évidence qu’elle fera de la création son métier. Elle a été très oppressée par l’école, voulant être une bonne élève parfaite… Le seul endroit où « sa petite voix me foutait la paix, c’était le dessin ». Un passage de trois ans aux Beaux-Arts de Lyon la laissera sur sa faim. Dans cette période hyper conceptuelle, le décalage s’amplifiait avec ce qu’elle aimait faire. Elle ne se reconnaissait pas dans ce qui lui est demandé. Les mots lui manquent souvent, enfin c’est ce qu’elle dit alors qu’elle se confie volontiers. 

Une année supplémentaire à l’école Émile Cohl lui donna une perspective plus en rapport avec sa vocation : dessiner. Des premières commandes en illustration l’ont conforté dans ce choix. 

Un personnage surnommé Gros nez, solitaire arriva alors qu’elle vivait dans une cabane au fond du jardin de ses parents. Une première exposition rencontra un succès immédiat. 

Ensuite, des personnages posèrent à la manière des tableaux d’Egon Schiele avec des regards ronds face caméra, des silhouettes longilignes, un brin mélancolique et de grandes mains qui encadrent les visages, ou cachent la bouche. C‘était une quête de comprendre et de répondre à ces questions :  c’est quoi un humain ? qu’est ce qu’on fait là ? pourquoi on est là ? toutes les questions du monde…

 

Rituels d’atelier

La journée de travail commence vers 11 h par un thé, allumer le feu l’hiver, la musique, une bougie souvent, mettre un tablier (très important le tablier), puis ouvrir un livre. Juste une image et “paf, c’est parti”. Ses deux chiens s’agitent régulièrement pour jouer au caillou dehors. Elle inspire le dehors, elle expire en peignant. Elle s’immerge complètement, travaille directement à plein mains avec la peinture, lave le tableau à grandes eaux, le fait sécher dehors . Et puis elle balaie beaucoup. L’atelier est toujours rangé en partant après 18 h. Et la toile continue de l’accompagner partout où elle va.

 

"Au printemps, tout est rose et jaune. En hiver, les couleurs sont beaucoup plus sourdes. Je suis vraiment en prise avec ce qui m'entoure. Chez moi, c'est très important."

Avant tout autre chose
Faire pour pour s’exprimer
Faire pour se nourrir
Faire pour exister. 

Elle trouve rapidement des galeries et des acheteurs, mais ces changements de sujets intriguent, désorientent. Qu’importe, Elisa suit ses intuitions tout en étant persuadée qu’ailleurs elle ferait tout autre chose. En côtoyant d’autres amis artistes, plus posés (c’est elle qui le dit), qui vont au bout de leur idée, elle se sent « flotter », elle fait ce qu’elle sent, ce qui, quelque fois, lui procure beaucoup d’interrogations.

Pourtant, elle prend plaisir à rentrer en communication avec les autres, par le biais des expositions, curieuse d’écouter ce que ses œuvres déclenchent. Son meilleur crédo est la quête de douceur, pour elle synonyme de beauté en esquissant des danses sensibles, en leur donnant teintes et mouvements.

Sensible sur le sujet des troubles du comportement alimentaire, elle est marraine d’une association Ado d’Ailes créée en avril 2018 pour laquelle elle matérialise en images les écrits de jeunes filles touchées par la maladie.  

Leur site

"C'est chargé de tout un tas de trucs, alors que si tu regardes bien, c'est un gribouillis, on pourrait dire… Mais non ! Parce qu'il se passe autre chose ! Quelqu'un peut faire un gribouillis parfait et il ne se passe rien. Donc c'est vraiment ce qu'on met dedans en fait, ce n'est pas forcément ce qu'on voit .”

Son deuxième peintre préféré, Cy Tombly lui donne le départ vers une nouvelle expression. La toile reste blanche un moment. Et puis une couleur l’attire. Elle cherche à mettre dans un trait, une tâche, toutes les vibrations qu’elle reçoit du paysage, du vent, de la température. Chaque détail est « habité ». Certaines toiles lui donnent du fil à retordre, rétives à se laisser dompter. D’autres se construisent fluides coulant de source.

Pour expliquer son travail, elle fait de nombreuses comparaisons avec la cuisine, persuadée qu’une tarte aux pommes est meilleure si elle a été faite avec beaucoup d’amour, que parfaite, celle-ci serait juste ennuyeuse.

Voilà, c’est dit, c’est l’ennui qu’elle chasse à grands coups de pinceaux. Elle raconte en plaisantant une anecdote au sujet d’une exposition dans la capitale. Elle y était arrivée avec de très grands formats peu adaptés à la plupart des appartements parisiens. Elle en vendit peu. Pourtant, elle revint à Uzès avec l’envie de faire encore plus grand.

Le changement la dynamise, chacune de ses facettes s’exprime directement dans son travail. Elle prend les difficultés comme des opportunités. La covid, se recentrer, cultiver ce temps suspendu. Plus d’atelier pour travailler, elle revient au dessin. Elle se fait discrète depuis le premier confinement, interpellée par la surenchère des réseaux sociaux. Elle se demande juste comment trouver l’énergie de sortir tous ses projets au grand jour : la BD, un jeu de tarot, et encore plein de merveilles qui dorment dans ses cartons. Et puis elle cherche aussi un nouvel lieu pour reprendre les grands formats. 

Pour en savoir plus

Son site internet www.elisacossonnet.com
Son actualité sur Instagram

"C'est en arrivant là que l'humain a un peu dégagé , que je me suis plongé plus dans l'espace dans l'invisible. Il y a des années, je racontais des histoires, donc c'était un monde extérieur que j'inventais. Mais plus j'avance, plus j'exprime l'intérieur. La peinture c'est ça maintenant pour moi, c'est donner autre chose que juste une représentation de ce qui est. Et là, l'illustration me replonge dans des histoires à raconter..."